CARTHAGE

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CARTHAGE
CARTHAGE

FondĂ©e par les PhĂ©niciens au IXe siĂšcle avant JĂ©sus-Christ selon les uns, au VIIIe selon les autres, Carthage tira longtemps sa prospĂ©ritĂ© de ses relations commerciales avec les divers peuples de l’Afrique septentrionale et de la MĂ©diterranĂ©e occidentale.

Ses tentatives d’expansion territoriale en Sicile devaient l’entraĂźner dans de graves conflits, avec les Grecs d’abord, de 480 Ă  264 avant J.-C., puis avec les Romains, de 264 Ă  146 avant J.-C. Ces luttes devaient prendre fin avec la destruction complĂšte de la ville et avec l’annexion de son territoire Ă  l’ager publicus de Rome. L’établissement d’une colonie romaine sur le site de Carthage fut l’objet des revendications du parti populaire. La victoire de CĂ©sar allait aboutir Ă  la reconstruction de la ville, en 44 avant J.-C. Carthage redevient, sous Auguste, la citĂ© la plus prospĂšre d’Afrique; elle rivalise bientĂŽt avec Rome par la splendeur de ses monuments. Cette prospĂ©ritĂ© cependant ne devait pas survivre aux troubles sociaux et religieux qui marquĂšrent, au IVe siĂšcle aprĂšs J.-C., l’histoire de l’Afrique romaine. PillĂ©e par les Vandales en 440 et reconstruite par Justinien, Carthage sera finalement anĂ©antie par les Arabes en 698.
E.U.

1. Kart Hadasht, la «Ville neuve»

Carthage est situĂ©e au fond du golfe de Tunis, sur une presqu’üle baignĂ©e Ă  l’est par la mer, au sud par le lac de Tunis, au nord par la sebkha el-Riana qui formait jadis le fond du golfe d’Utique avant qu’il ne soit comblĂ© par les alluvions de la Medjerda. Des collines disposĂ©es en arc de cercle dominent la ville Ă  l’ouest; sur la plus mĂ©ridionale se dressait la citadelle de Byrsa, les autres abritaient des nĂ©cropoles. Au-delĂ , vers Sidi bou SaĂŻd et La Marsa, s’étendait une banlieue nommĂ©e Megara.

Les origines de la cité

Selon une tradition transmise par TimĂ©e et reprise par Justin, Carthage aurait Ă©tĂ© fondĂ©e vers 814 avant J.-C. par Elissa ou Didon, sƓur du roi de Tyr, Pygmalion, accompagnĂ©e de notables tyriens fuyant leur patrie et de Chypriotes. L’historien juif JosĂšphe, citant MĂ©nandre, Grec d’Asie qui avait consultĂ© les Archives royales de Tyr, rapporte l’évĂ©nement Ă  Elissa et le situe entre 825 et 819. Mais il est impossible de dĂ©montrer que ces deux rĂ©cits sont indĂ©pendants l’un de l’autre, aussi leur valeur probante demeure-t-elle incertaine. Le monument phĂ©nicien le plus ancien trouvĂ© Ă  Carthage est une chapelle votive sise au tophet de SalammbĂŽ; on peut la dater, par la cĂ©ramique grecque placĂ©e dans un dĂ©pĂŽt de fondation et accompagnant les offrandes sacrificielles, aux environs de 725 avant J.-C. Les tombes puniques connues ne sont pas antĂ©rieures Ă  la fin de ce siĂšcle. Aussi, plusieurs savants (notamment Rhys Carpenter) rejettent la tradition littĂ©raire et s’appuient sur ces documents archĂ©ologiques pour dater la fondation de la citĂ© du milieu du VIIIe siĂšcle. Des sondages profonds rĂ©alisĂ©s dans la plaine littorale situĂ©e au pied de Byrsa permettent de dĂ©montrer l’existence d’un habitat archaĂŻque datant de la premiĂšre moitiĂ© du VIIIe siĂšcle avant J.-C.

Nous ne savons pratiquement rien de la Carthage des VIIIe et VIIe siĂšcles avant J.-C., si ce n’est qu’elle vivait de cabotage, importait tous les produits fabriquĂ©s et avait pour dieu tutĂ©laire Baal Hammon, le El phĂ©nicien, assimilĂ© plus tard Ă  Kronos et Ă  Saturne. C’est Ă  lui qu’étaient vouĂ©s les enfants qu’on brĂ»lait vifs en sacrifice (molek ), pour assurer vie et prospĂ©ritĂ© Ă  la citĂ©, en son tophet de SalammbĂŽ. Un siĂšcle et demi aprĂšs la fondation de la ville, les Carthaginois s’installent Ă  Ibiza (BalĂ©ares). DĂšs le milieu du VIe siĂšcle, la ville est gouvernĂ©e par des rois appartenant Ă  la famille des Magonides. AlliĂ©e aux Étrusques, elle domine la Sicile du Sud-Ouest, prend pied en Sardaigne, repousse les PhocĂ©ens de Corse Ă  Alalia, secourt Gadir (Cadix) assiĂ©gĂ©e par les IbĂšres, chasse DĂŽrieus et ses colons spartiates de Tripolitaine. Dans les derniĂšres annĂ©es du siĂšcle, les lamelles d’or de Pyrgi attestent son entente avec Caere, et le premier traitĂ© d’alliance avec Rome est conclu. La richesse du mobilier funĂ©raire tĂ©moigne de sa prospĂ©ritĂ© et de l’activitĂ© du commerce avec l’Égypte, la GrĂšce et l’Étrurie.

Les guerres contre les Grecs

En 480, Carthage, battue Ă  HimĂšre par Gelon, tyran de Syracuse, Ă©vacue la Sicile Ă  l’exception de Motye, tandis que la flotte perse, en grande partie formĂ©e de contingents phĂ©niciens, est Ă©crasĂ©e Ă  Salamine. Les rois Magonides se replient sur l’Afrique et mettent leur territoire en valeur. Le roi Hannon dirige deux expĂ©ditions maritimes de prospection, l’une vers l’Afrique tropicale, l’autre vers la Grande-Bretagne, afin de trouver les ressources miniĂšres nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de l’industrie lourde naissante.

À la fin du Ve siĂšcle, la guerre Ă©clate de nouveau en Sicile contre les Grecs; les Carthaginois s’emparent de SĂ©linonte, Agrigente et Gela, mais Denys de Syracuse regroupe les HellĂšnes et le roi Himilcon Ă©choue devant Syracuse. Les Magonides, attaquĂ©s par les aristocrates, propriĂ©taires fonciers qui souhaitent la paix, voient leur pouvoir dĂ©croĂźtre. Une rĂ©volution religieuse porte alors Tanit Pene Baal au sommet du panthĂ©on punique, Ă  la place de son parĂšdre Baal Hammon qui est relĂ©guĂ© au second rang; et, au tophet, des stĂšles d’inspiration grecque ornĂ©es de symboles, dits «signes de la bouteille et de Tanit», remplacent peu Ă  peu les anciens cippes votifs dĂ©diĂ©s Ă  Baal Hammon, en forme de trĂŽnes et de chapelles Ă©gyptisantes. Le culte grec de DĂ©mĂ©ter est introduit en 396. Vers 380, la noblesse se dĂ©barrasse dĂ©finitivement des Magonides et institue le tribunal des Cent-Quatre qui surveille Ă©troitement les gĂ©nĂ©raux, substituĂ©s aux rois Ă  la tĂȘte des armĂ©es. Le pouvoir rĂ©el est aux mains de comitĂ©s secrets peu nombreux qui se recrutent par cooptation. Vers 360, Hannon le Grand, chef du parti «nationaliste», essaie vainement de renverser le rĂ©gime oligarchique.

La lutte contre les Grecs de Sicile devient moins Ăąpre aprĂšs la mort de Denys Ier (367). La diplomatie carthaginoise suit de prĂšs l’évolution de la situation en Italie pĂ©ninsulaire; en 348, la vieille alliance avec Rome est renouvelĂ©e; cette derniĂšre en profite pour subjuguer la Campanie et le Latium. Carthage incite ses alliĂ©s Ă©trusques Ă  conserver la neutralitĂ© pendant les guerres samnites; elle finira par sacrifier l’alliance tyrrhĂ©nienne Ă  l’alliance romaine. Cependant, les Grecs reprennent l’offensive en Sicile avec TimolĂ©on, qui inflige une grave dĂ©faite Ă  l’armĂ©e punique au Crimisos (339), et surtout avec Agathocle, qui prend le pouvoir Ă  Syracuse en 312 et dĂ©barque en Afrique en 310. L’invasion provoque des troubles religieux et politiques graves Ă  Carthage, et le roi Bomilcar tente vainement, une nouvelle fois, de renverser le pouvoir oligarchique (307). L’échec d’Agathocle et de Bomilcar permet au rĂ©gime oligarchique d’atteindre son apogĂ©e, qui durera prĂšs d’un demi-siĂšcle (307-263). InquiĂ©tĂ©e un moment par l’impĂ©rialisme macĂ©donien (Alexandre prend Tyr en 332), Carthage conclut une entente Ă©conomique profitable avec la dynastie lagide qui domine l’Égypte, la Palestine et la PhĂ©nicie. Elle accueille largement les influences grecques venues de Sicile, d’Italie mĂ©ridionale et d’Égypte. Aristote, qui Ă©tudie sa constitution vers 330, la compare Ă  celles des citĂ©s grecques qu’il considĂšre comme les mieux gouvernĂ©es. Dominant Ă©conomiquement la MĂ©diterranĂ©e occidentale et entretenant de bonnes relations avec l’Orient, l’État punique jouit d’une grande prospĂ©ritĂ©.

Les guerres contre Rome

Cette situation est gravement Ă©branlĂ©e par la premiĂšre guerre avec Rome (264-241). Carthage et Rome s’étaient encore entendues pour Ă©liminer Pyrrhos d’Épire qui tentait de relever l’hellĂ©nisme occidental (278-276). Mais Rome fut entraĂźnĂ©e par ses associĂ©s campaniens Ă  prendre pied en Sicile. Le gouvernement punique ne sut ni voir venir le pĂ©ril, ni le conjurer Ă  temps. DĂšs les premiĂšres annĂ©es de la guerre, il perdit la province sicilienne, Ă  l’exception de quelques places fortes, et subit mĂȘme de graves dĂ©faites navales (Myles en 260). En 256, Regulus renouvela la tentative d’invasion d’Agathocle. Il Ă©choua; mais la guerre, en se prolongeant, ruina l’économie de Carthage qui dut accepter la paix en 241.

Cet Ă©chec provoqua la chute du rĂ©gime oligarchique. Une rĂ©volte sociale menĂ©e par les mercenaires menace l’existence mĂȘme de Carthage. Elle est maĂźtrisĂ©e par Amilcar Barca, gĂ©nĂ©ral qui s’était illustrĂ© en Sicile et qui mit fin au rĂ©gime aristocratique. Carthage sera dĂ©sormais gouvernĂ©e par deux suffĂštes, Ă©lus annuellement par l’AssemblĂ©e populaire devenue souveraine. Au lieu d’établir sa dictature en Afrique, Amilcar prĂ©fĂšre fonder en Espagne un État thĂ©oriquement soumis Ă  Carthage, mais dont il est le maĂźtre et oĂč il trouve les ressources nĂ©cessaires Ă  la revanche contre Rome. AprĂšs sa mort et le rĂšgne de son gendre Asdrubal, ses projets sont rĂ©alisĂ©s par son fils Hannibal. Celui-ci projette de sĂ©parer de Rome ses alliĂ©s de Campanie et d’Italie mĂ©ridionale, en Ă©branlant la ConfĂ©dĂ©ration italique avec l’aide des Celtes. Il est tout prĂšs du succĂšs aprĂšs la victoire de Cannes (216) qui entraĂźne la dĂ©fection de Capoue, Tarente et Syracuse. Mais, isolĂ© par la dĂ©faite de son beau-frĂšre Asdrubal vaincu et tuĂ© Ă  la bataille du MĂ©taure, affaibli par les dĂ©fections des Campaniens et des Apuliens, il ne peut assiĂ©ger Rome. Une armĂ©e romaine conduite par Scipion s’empare des possessions espagnoles de Carthage, passe en Afrique, et Hannibal, contraint de quitter l’Italie, est Ă©crasĂ© Ă  Zama en 202. La paix est signĂ©e, la puissance de Carthage dĂ©truite Ă  jamais. La troisiĂšme guerre punique Ă©clate en 148 et, en 146, Scipion Émilien rase Carthage.

Les ruines de Kart Hadasht

La ville de la pĂ©riode hellĂ©nistique Ă©tait, d’aprĂšs Tite-Live, entourĂ©e d’une enceinte fortifiĂ©e de 34 kilomĂštres de longueur. Il n’en reste que des blocs Ă©pars le long du front de mer et un fossĂ© appartenant aux dĂ©fenses extĂ©rieures qui barraient l’isthme Ă  hauteur de Chott Bahira. Les deux lagunes qui s’étendent aujourd’hui parallĂšlement au rivage entre Douar ech Chott et Le Kram sont sans doute les vestiges des ports intĂ©rieurs ceints de portiques ioniques dĂ©crits par Appien. Le bassin rectangulaire qui dĂ©bouche dans la baie du Kram occuperait l’emplacement du port de commerce, et le bassin circulaire entourant un Ăźlot, celui du CothĂŽn ou port de guerre, au centre duquel se dressait le palais de l’AmirautĂ©. Au tophet de SalammbĂŽ, seul le niveau antĂ©rieur au IIIe siĂšcle a subsistĂ©; il est formĂ© de tertres truffĂ©s d’urnes contenant les cendres des enfants offerts en sacrifice et surmontĂ©s d’ex-voto, en forme de pilier funĂ©raire ou de stĂšles Ă  fronton triangulaire souvent flanquĂ© de deux acrotĂšres, ornĂ©es des emblĂšmes divins encadrĂ©s d’un dĂ©cor floral ou architectural hellĂ©nisant. La couche supĂ©rieure a Ă©tĂ© bouleversĂ©e par les Romains, et les stĂšles arrachĂ©es de leur tertre, brisĂ©es, dispersĂ©es. Une chapelle de faubourg, dĂ©truite par l’incendie de 146, a Ă©tĂ© dĂ©couverte sous la gare actuelle de SalammbĂŽ. Elle Ă©tait dĂ©corĂ©e de colonnes en trompe l’Ɠil alors fort Ă  la mode et abritait des statues de divinitĂ©s en terre cuite, alignĂ©es sur une banquette. Les socles et les montants des trĂŽnes de ces simulacres Ă©taient ornĂ©s de plaques de terre cuite estampĂ©es, reprĂ©sentant des sphinx et des Victoires tropĂ©ophores Ă©mergeant de buissons d’acanthe, de style alexandrin. Des plaques de terre cuite analogues ont Ă©tĂ© aussi exhumĂ©es dans un sanctuaire domestique attenant Ă  une villa situĂ©e Ă  Amilcar et dans la favissa oĂč se trouvaient entassĂ©s des brĂ»le-parfum et des bustes de DĂ©mĂ©ter provenant du temple de cette dĂ©esse sans doute. Sur les premiĂšres, on voit des Victoires ailĂ©es, un masque de Gorgone, Scylla et une procession dionysiaque, sur les autres une naissance d’Aphrodite et des Amours ailĂ©s. Sur la colline de Byrsa, les restes de maisons puniques dĂ©truites lors du siĂšge de 146, des fragments de frises ou de corniches de cĂ©ramique rehaussĂ©es de couleurs vives, des colonnettes tapissĂ©es de stuc laissent Ă  penser que ces riches demeures ne diffĂ©raient guĂšre de celles des autres citĂ©s mĂ©diterranĂ©ennes de l’époque, si ce n’est par un goĂ»t assez prononcĂ© pour les dĂ©cors Ă©gyptisants. Les cimetiĂšres de la fin du IVe siĂšcle et du IIIe ont livrĂ© de magnifiques sarcophages en marbre. Les uns portent sur leur couvercle l’effigie d’un homme barbu, la tĂȘte posĂ©e sur un coussin selon la mode Ă©trusque, et tenant une lampe ou une cassolette; le plus remarquable est ornĂ© d’un simulacre de Tanit, coiffĂ©e de la dĂ©pouille de l’épervier et drapĂ©e dans les ailes repliĂ©es de l’oiseau; certains ont la forme d’un temple grec, au toit Ă  double pente; les frontons sont peints de motifs divers, Scylla, griffons affrontĂ©s, les bandeaux latĂ©raux de rinceaux horizontaux encadrant une tĂȘte humaine. À l’époque des guerres puniques, les Carthaginois se faisaient souvent incinĂ©rer; leurs restes Ă©taient alors dĂ©posĂ©s dans des coffrets en calcaire, tandis qu’une stĂšle creusĂ©e d’une niche abritant un portrait fort schĂ©matique du dĂ©funt ou une statue grossiĂšre se dressait au-dessus de la tombe.

2. Carthage romaine

La reconstruction de la ville

En 123, le tribun Caius Gracchus fait voter la crĂ©ation Ă  Carthage d’une colonie romaine. Le projet, violemment combattu par les oligarques, avorte aussitĂŽt. Il est repris par Jules CĂ©sar, mais celui-ci ne put le rĂ©aliser avant son assassinat. C’est seulement en 44 avant J.-C. que les triumvirs, exĂ©cutant les volontĂ©s du dictateur, installent une colonie qui occupe non l’emplacement de l’ancienne ville punique, mais la zone situĂ©e au nord-ouest, autour du village arabe de La Malga. AprĂšs des vicissitudes rĂ©sultant des guerres civiles, Octave renforce cette colonie par un nouveau contingent de trois mille familles en 29 avant J.-C. Il fait alors recouvrir le sol maudit en 146 par une cadastration rĂ©guliĂšre dans laquelle s’inscrivent maisons et Ă©difices publics; le centre de cette cadastration se trouve sur l’actuelle colline de Byrsa, au chevet de la cathĂ©drale; elle a la forme d’un carrĂ© de 1 400 mĂštres de cĂŽtĂ©, avec un angle battu du cĂŽtĂ© nord-ouest correspondant Ă  l’emplacement de la colonie cĂ©sarienne.

Cette colonie possĂ©dait un vaste territoire aux limites d’ailleurs mal connues. On sait qu’il comprenait des pagi ou cantons, situĂ©s dans l’ouest de la Tunisie actuelle, dans la rĂ©gion de Dougga, Ă  100 kilomĂštres de Carthage. Il est possible que cet immense domaine ait Ă©tĂ© d’un seul tenant: s’y insĂ©raient des terres laissĂ©es aux citĂ©s indigĂšnes, des latifundia appartenant Ă  l’empereur et aux sĂ©nateurs romains et mĂȘme le territoire d’autres colonies moins importantes. ThĂ©oriquement, le sol de Carthage restait propriĂ©tĂ© publique du peuple romain. Les traces de cette fiction juridique ne disparurent qu’avec Septime SĂ©vĂšre, qui confĂ©ra aux Carthaginois le jus italicum comportant pleine propriĂ©tĂ© de leurs terres.

Les institutions

Les institutions de la Colonia Julia Karthago Ă©taient, comme celles de toutes les colonies romaines, calquĂ©es sur celles de la RĂ©publique romaine. L’assemblĂ©e des citoyens Ă©lit annuellement les magistrats, dont les principaux sont les duumvirs . Les magistrats et anciens magistrats forment le sĂ©nat municipal ou ordo . En outre, Carthage est la rĂ©sidence du proconsul, gouverneur de la province d’Afrique, toujours pris parmi les sĂ©nateurs romains parvenus au sommet de la hiĂ©rarchie; il est assistĂ© de lĂ©gats. Le procureur gĂšre les intĂ©rĂȘts financiers de l’empereur; il est le second personnage de la province. L’un et l’autre sont assistĂ©s d’un nombreux personnel administratif, les officiales , en majoritĂ© esclaves ou affranchis, dont on a retrouvĂ© les tombeaux. Carthage est Ă©galement le siĂšge du conseil provincial, composĂ© de dĂ©lĂ©guĂ©s de toutes les citĂ©s africaines, qui choisit chaque annĂ©e le prĂȘtre du culte impĂ©rial. TrĂšs vite, les descendants des colons italiens se fondent avec les Africains qui accĂšdent de plus en plus nombreux au droit de citĂ© romain. S’y ajoutent en assez grand nombre des immigrĂ©s venus de l’intĂ©rieur de l’Afrique et de toutes les rĂ©gions de l’Empire. Le chiffre de la population est impossible Ă  apprĂ©cier exactement. Les Anciens nous disent seulement que Carthage Ă©tait la deuxiĂšme agglomĂ©ration de l’Occident aprĂšs Rome, et qu’elle ne le cĂ©dait guĂšre aux principales villes d’Orient. Or Rome a comptĂ© au moins 500 000 habitants et probablement un million; Alexandrie et Antioche en avaient plusieurs centaines de milliers. Le chiffre de 300 000 Carthaginois peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme raisonnable.

Les Ă©difices publics et privĂ©s de la Carthage augustĂ©enne ont Ă©tĂ© presque tous dĂ©truits lors de reconstructions massives, dont les plus importantes se situent dans la seconde moitiĂ© du IIe siĂšcle et au IVe. TrĂšs rares sont les murs en opus reticulatum , les mosaĂŻques simples qui peuvent remonter au dĂ©but de l’ùre chrĂ©tienne. MĂȘme les sculptures datables sont en trĂšs grande majoritĂ© d’époque antonine ou sĂ©vĂ©rienne. Font exception: l’autel de la gens Augusta, dĂ©diĂ© vers la fin du rĂšgne d’Auguste, et un relief reprĂ©sentant Mars Ultor et VĂ©nus Genitrix (musĂ©e d’Alger).

Une histoire mouvementée

L’histoire de Carthage aux deux premiers siĂšcles est fort paisible. En 70, dans la guerre civile qui suit la chute de NĂ©ron, le proconsul Pison tente de se faire proclamer empereur, mais son complot Ă©choue. Sous le rĂšgne de Commode et le proconsulat de Pertinax (180 apr. J.-C.), les prophĂštes qui hantent le temple de Caelestis et qu’on appelle les «chiens de la dĂ©esse» provoquent de l’agitation, probablement pour protester contre la romanisation du culte. Le premier Ă©vĂ©nement politique vraiment grave survient en 238; le proconsul Gordien ayant Ă©tĂ© proclamĂ© empereur par les Thysdritains, Carthage, ainsi que l’AssemblĂ©e des villes de Proconsulaire, prend fait et cause pour lui, contre Maximin le Thrace. La lĂ©gion IIIe Augusta, commandĂ©e par Capellien, fidĂšle Ă  Maximin, bat les milices des citĂ©s et ravage la ville. Cette dĂ©vastation est toutefois moins grave que celle qui rĂ©sulte en 311 de l’usurpation de Domitius Alexander. L’Afrique est alors dans l’obĂ©dience de Maxence, en mĂȘme temps que l’Italie. Le vicaire d’Afrique se fait proclamer empereur; il semble appuyĂ© par des Ă©lĂ©ments sĂ©cessionnistes, ou du moins dĂ©sireux de supprimer l’exportation du blĂ© d’Afrique en direction de Rome. Les docks du port oĂč ce blĂ© Ă©tait entreposĂ© sont dĂ©truits. Maxence envoie une expĂ©dition punitive qui anĂ©antit en grande partie la ville. Mais, peu de temps aprĂšs, il est vaincu et tuĂ© par Constantin. Carthage est somptueusement rebĂątie.

Les ruines de la Carthage impériale

Les thermes

Les vestiges les plus impressionnants de la Carthage impĂ©riale sont ceux des thermes d’Antonin, construits sur l’ordre de cet empereur, entre 145 et 162, au nord de la ville, le long du rivage. Leurs dimensions colossales (prĂšs de 300 m de long), la somptuositĂ© de leur dĂ©cor les classent parmi les plus remarquables des thermes impĂ©riaux. Un axe perpendiculaire Ă  la mer sĂ©pare l’édifice en deux parties symĂ©triques. On entrait par les faces latĂ©rales. Les bains se trouvaient Ă  l’étage. Ils s’ordonnaient autour d’une immense salle centrale, aux voĂ»tes soutenues par douze colonnes jumelĂ©es de granit gris, couronnĂ©es de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, de plus de douze mĂštres de hauteur, et Ă  laquelle on accĂ©dait en traversant vestibules et palestres. Les piscines froides sont Ă  l’est; un portique ouvert sur le golfe les borde; les bains chauds, Ă  l’ouest, comprennent un caldarium de plan rectangulaire fermĂ© par deux absides semi-circulaires et situĂ© entre deux salles polygonales. On ne voit plus aujourd’hui que le rez-de-chaussĂ©e des thermes et le sol des piscines: au centre et Ă  l’est, les salles Ă  pilastres, arasĂ©es ou ayant conservĂ© leurs voĂ»tes qui soutenaient les palestres et la salle centrale; Ă  l’ouest, les salles polygonales Ă  double voĂ»te circulaire portĂ©e par un pilier central et des piliers rayonnants, sĂ©parĂ©es par des magasins voĂ»tĂ©s qui portaient les bains chauds. Ces piĂšces Ă©taient encombrĂ©es de blocs provenant des voĂ»tes de l’étage (l’un d’eux est recouvert d’une mosaĂŻque Ă  cubes de verre polychrome), d’élĂ©ments de sols pavĂ©s de mosaĂŻque noire et blanche (encadrant des tableaux polychromes), de fĂ»ts de colonnes de porphyre ou de marbre de Chemtou vert et rose, de chapiteaux historiĂ©s (chapiteau aux anguipĂšdes, Ă  la tĂȘte de Caelestis, Ă  la chouette), de dĂ©bris de statues (dont les portraits des empereurs Antonin le Pieux et Caracalla, des impĂ©ratrices Livie et Faustine, et deux hermĂšs ou statues piliers reprĂ©sentant l’une un BerbĂšre, l’autre un NĂšgre). Une vaste esplanade entoure les thermes sur les trois cĂŽtĂ©s terrestres; elle est bordĂ©e de salles de rĂ©union richement dĂ©corĂ©es de stucs, de fontaines, de statues (on y a exhumĂ© un magnifique portrait de Constance II), de latrines semi-circulaires. Le forum devait se trouver prĂšs des thermes, au sud, Ă  l’emplacement de l’ancien palais beylical.

Le port

Du port et des docks, il ne reste qu’une faible partie des murs de fondation: mur courbe soutenant des magasins encerclant le port rond du Kram, voĂ»tes et piliers portant des magasins alignĂ©s le long du bassin rectangulaire de SalammbĂŽ, Ă©difiĂ©s au-dessus du champ de stĂšles du tophet. Il se peut que l’ancien CothĂŽn punique, situĂ© au nord de cet ensemble, ait conservĂ© sa fonction de rade militaire, car on y a trouvĂ© des restes de quais et de dallage datant du IVe siĂšcle aprĂšs J.-C.

Les théùtres et le cirque

La cavea du ThĂ©Ăątre Ă©tait creusĂ©e dans les flancs de la colline qui porte ce nom et qui domine la ville au nord-ouest: c’est lĂ  qu’ApulĂ©e prononça Les Florides . L’OdĂ©on ou thĂ©Ăątre couvert fut Ă©difiĂ© sous les SĂ©vĂšres, au sommet de cette colline. L’hĂ©micycle des gradins Ă©tait tournĂ© vers le nord et reposait sur un dispositif de couloirs semi-circulaires, voĂ»tĂ©s et Ă©tagĂ©s en amphithĂ©Ăątre, qui servaient Ă  la circulation des spectateurs. L’édifice Ă©tait ornĂ© de colonnes corinthiennes en marbre de Chemtou vert et rose, et de statues. Le cirque et l’amphithĂ©Ăątre se dressaient au sud-ouest de la ville. Aujourd’hui, on distingue Ă  peine l’emplacement de la piste et de la spina du cirque. L’amphithĂ©Ăątre aussi a Ă©tĂ© rasĂ©, mais Edrisi, voyageur arabe du XIIe siĂšcle, le dĂ©crit ceint de cinquante arcades, surmontĂ©es de plusieurs rangs d’arcades similaires, ornĂ©es de reliefs reprĂ©sentant des hommes, des animaux et des navires. Les carceres fermĂ©es par des herses occupaient le sous-sol du podium. À l’origine, Carthage Ă©tait alimentĂ©e en eau par des rĂ©servoirs voĂ»tĂ©s, dans lesquels s’installa le village arabe de La Malga, et par les citernes des maisons privĂ©es. Puis il fallut construire un aqueduc amenant l’eau du massif du Zaghouan pour approvisionner les thermes d’Antonin.

Les habitations

Les riches demeures s’étageaient sur les pentes des collines, bien aĂ©rĂ©es. La mieux conservĂ©e se dresse sur la colline du ThĂ©Ăątre, face Ă  la mer. Le rez-de-chaussĂ©e est occupĂ© par des boutiques; au premier, les piĂšces de rĂ©ception et le laraire, tapissĂ©s de marbre blanc, pavĂ©s de mosaĂŻques, s’ouvrent sur une enfilade de jardins et de portiques, agrĂ©mentĂ©s de bassins. Une magnifique mosaĂŻque figurant une voliĂšre oĂč des oiseaux s’ébattent dans le feuillage couvrait le pĂ©ristyle du viridarium ; elle a donnĂ© son nom Ă  cette maison. Des bains chauds et des magasins se cachent dans la partie amont. Mais, en gĂ©nĂ©ral, seules les mosaĂŻques de sol des habitations ont Ă©tĂ© conservĂ©es: celles de La Chasse , du Couronnement d’Ariadne , de l’Aurige Scorpianus , du Seigneur Julius , du Paon , des Saisons ... L’une de ces demeures est venue au jour lorsqu’on a creusĂ© les fondations du lycĂ©e de Sainte-Monique. La piĂšce principale est divisĂ©e en trois parties. Un tableau de mosaĂŻque, situĂ© au centre, porte le portrait d’un personnage vu de face, en buste, coiffĂ© d’un diadĂšme, vĂȘtu d’une tunique recouverte d’un manteau de pourpre et tenant un sceptre; la tĂȘte est aurĂ©olĂ©e d’un nimbe; cette composition ressemble aux personnifications d’idĂ©es philosophiques, Sagesse, MagnanimitĂ©, Force ou autres, Ă  la mode en Orient aux environs de 400 aprĂšs J.-C. Le reste du sol est couvert d’un semis de roses.

Certains monuments ont servi de siĂšge Ă  des associations religieuses ou civiles. L’un d’eux, situĂ© le long de la route d’Amilcar, abritait une secte mystique de douze membres, vĂ©nĂ©rant Sylvain, dieu berbĂšre assimilĂ© Ă  Jupiter Hammon. PourchassĂ©s par les chrĂ©tiens aprĂšs la paix de l’Église, ces dĂ©vots paĂŻens entassĂšrent dans un caveau leur matĂ©riel cultuel, dont une statue de DĂ©mĂ©ter et une de VĂ©nus, et en cĂ©lĂšrent l’accĂšs par une mosaĂŻque. Au pied de la colline de Junon, du cĂŽtĂ© nord, se tenait le «club» de la faction du cirque des Bleus, comprenant une vaste salle Ă  colonnes de plan basilical, une cour Ă  pĂ©ristyle pavĂ©e de mosaĂŻques reprĂ©sentant une chasse aux fauves, une frise d’enfants chasseurs, exĂ©cutĂ©es par l’équipe qui travailla Ă  Piazza Armerina, et une immense salle oĂč les dalles de marbre polychrome alternent avec quatre-vingt-six tableaux de mosaĂŻque, qui reprĂ©sentent des chevaux de course dont les noms sont indiquĂ©s par des rĂ©bus. Enfin, Ă  l’ouest des thermes d’Antonin se trouvait la schola des augustales vouĂ©e au culte impĂ©rial. Une cour centrale, fermĂ©e par une abside, creusĂ©e d’un bassin au centre et bordĂ©e de colonnes sur ses cĂŽtĂ©s les plus longs, donnait accĂšs Ă  l’ouest Ă  des bureaux et Ă  l’est Ă  une salle de rĂ©ception trifoliĂ©e. Le pavement d’une des absides reprĂ©sente des putti accrochant des guirlandes Ă  la coupole d’un kiosque flanquĂ©, aux deux ailes, d’une colonnade fermĂ©e par un rideau oĂč devait se dĂ©rouler une cĂ©rĂ©monie du culte impĂ©rial. Dans le quartier des Ports, un palais fastueux s’élevait au-dessus de l’area du tophet punique. Il n’en reste que des fragments de fresques figurant un thiase marin et des panneaux de mosaĂŻques ornant les sols qui reprĂ©sentent des Saisons nimbĂ©es et ailĂ©es, datant de la premiĂšre moitiĂ© du IVe siĂšcle. La banlieue nord de Carthage, l’ancienne Megara, Ă©tait couverte de villas et de jardins.

Les sanctuaires

Aucun des grands sanctuaires de la Carthage romaine n’a Ă©tĂ© retrouvĂ©. Un petit metroon a cependant Ă©tĂ© reconnu sur le flanc ouest de la colline de Byrsa; une statue de CĂ©rĂšs, couronnĂ©e d’épis, une inscription mentionnant une confrĂ©rie de prĂȘtres de CĂ©rĂšs (sacerdotes cereales ) ainsi que de nombreux fragments architecturaux dĂ©corĂ©s de raisins et d’épis ont Ă©tĂ© exhumĂ©s sur le plateau de Bordj Djedid, lĂ  oĂč devait s’élever le temple de la dĂ©esse; de mĂȘme, au tophet de SalammbĂŽ, on a retrouvĂ© des vestiges de la modeste chapelle dĂ©diĂ©e Ă  Saturne, un buste du dieu, une mosaĂŻque consacrĂ©e au «Seigneur» par Erucius et des cippes. Enfin, un bloc pesant plusieurs tonnes, portant l’inscription Iussu Domini Aescu (lapi ), dĂ©couvert sur la colline du ThĂ©Ăątre, indique sans doute l’emplacement du temple de ce dieu, qui succĂ©da Ă  celui d’Eshmoun.

3. L’apport des fouilles depuis 1973

Carthage est la seule grande ville antique du monde mĂ©diterranĂ©en dont la connaissance a Ă©tĂ© profondĂ©ment renouvelĂ©e. De 1973 Ă  1989, la grande campagne internationale de Carthage patronnĂ©e par l’U.N.E.S.C.O. a fait participer des dizaines de missions venant de nombreux pays Ă  l’étude des vestiges carthaginois Ă  travers toutes les pĂ©riodes.

La ville punique

GrĂące aux fouilles, la ville punique, jusque-lĂ  mystĂ©rieuse, est rĂ©apparue, et son Ă©volution est mieux connue. MalgrĂ© de grandes lacunes, les lignes gĂ©nĂ©rales de l’histoire de l’antique citĂ© peuvent ĂȘtre esquissĂ©es. Surtout parce que la plus marquante, la derniĂšre phase qui prĂ©cĂšde la destruction de 146 avant J.-C., a Ă©tĂ© mise au jour. Un quartier a Ă©tĂ© dĂ©couvert, dĂ©gagĂ© et restaurĂ© sur le flanc sud de l’acropole de Byrsa. Ce quartier, miraculeusement prĂ©servĂ©, doit sa survivance aux Ă©normes travaux entrepris par le constructeur romain: pour Ă©tablir une immense plate-forme sur la colline, on a Ă©crĂȘtĂ© le sommet et comblĂ© les versants sous d’énormes quantitĂ©s de remblais maintenus Ă  mi-pente par des murs de soutĂšnement. Ce sont ces remblais qui ont enfoui et prĂ©servĂ© les vestiges.

C’est un quartier d’habitation Ă©difiĂ© Ă  flanc de colline selon un plan rĂ©gulier, suivant une orientation nord-est - sud-ouest; chaque Ăźlot rectangulaire (30 m  15 m environ), entourĂ© par de larges rues orthogonales, s’étage par paliers successifs suivant la pente et comprend plusieurs habitations de plan allongĂ© comportant diffĂ©rentes variantes: donnant sur la façade, une grande salle longĂ©e d’un couloir d’accĂšs conduit vers une courette centrale Ă  ciel ouvert et dĂ©bouche au fond sur un ensemble de petites piĂšces. Au sous-sol de chaque unitĂ©, une citerne trĂšs profonde Ă©tait approvisionnĂ©e par les eaux de pluie provenant des terrasses. Le sol est pavĂ© d’un tuileau de poterie concassĂ©e parsemĂ© de petits cubes de marbre blanc. Les murs sont couverts d’un stuc blanc, parfois peint. Nul doute que cette architecture comportait plusieurs Ă©tages.

Ce lotissement a Ă©tĂ© datĂ© de la fin du IIIe siĂšcle – dĂ©but du IIe siĂšcle, c’est-Ă -dire de la seconde guerre punique. AprĂšs sa dĂ©faite Ă  Zama en 203, Hannibal, devenu suffĂšte de sa patrie, aurait Ă©tĂ© le promoteur de cet ensemble qui rĂ©vĂšle une organisation urbanistique et architecturale remarquable.

Ce quartier aura la vie courte, puisque, en 146, il sera dĂ©truit par les soldats de Scipion, puis enfoui sous les remblais des terrassements de la ville romaine. Ce sont les fouilles rĂ©centes menĂ©es par l’équipe française dans le cadre de la campagne internationale qui le remettront au jour.

Un autre secteur essentiel de Carthage a fait l’objet de travaux de fouilles et de recherches: ce sont les ports puniques. L’identification des anciens ports de Carthage avec les deux lagunes actuelles n’était pas assurĂ©e et certains la contestaient. L’équipe britannique a pu, malgrĂ© l’état fangeux actuel des lagunes, les remaniements opĂ©rĂ©s Ă  l’époque romaine et l’abandon ultĂ©rieur, reconstituer l’état et l’aspect des prestigieux ports de Carthage et plus particuliĂšrement le port militaire circulaire. L’archĂ©ologie a confirmĂ© la description qu’en avait faite Polybe, reprise par Appien: «Les ports de Carthage Ă©taient disposĂ©s de telle sorte que les navires passaient de l’un dans l’autre; de la mer, on pĂ©nĂ©trait par une entrĂ©e large de 70 pieds [20,72 m] qui se fermait avec des chaĂźnes de fer. Le premier port, rĂ©servĂ© aux marchands, Ă©tait pourvu d’amarres nombreuses et variĂ©es. Au milieu du port intĂ©rieur Ă©tait une Ăźle. L’üle et le port Ă©taient bordĂ©s de grands quais. Tout le long de ces quais, il y avait des loges, faites pour contenir 220 vaisseaux, et, au-dessus des loges, des magasins pour les agrĂšs.» On sait par les fouilles britanniques que cet Ă©tat date de la derniĂšre pĂ©riode de Carthage et qu’il ne peut ĂȘtre antĂ©rieur au IVe siĂšcle avant J.-C.

Autre rĂ©vĂ©lation des fouilles internationales: la dĂ©couverte des niveaux et des vestiges du Ve siĂšcle, c’est-Ă -dire de la pĂ©riode d’expansion de Carthage, sous les Magonides (fouilles allemandes). Sur la plaine littorale qui s’étend au pied de la colline de Byrsa, Ă  l’abri d’une puissante muraille garnie de tours, fut construit alors un nouveau quartier d’habitation selon un plan rĂ©gulier; il Ă©tait desservi par une voie de communication aboutissant Ă  une porte maritime dĂ©fendue par des bastions. Au IIe siĂšcle, certaines demeures furent agrandies aux dĂ©pens d’autres: ordonnĂ©es autour d’une cour Ă  colonnade, les ailes de la maison comportaient dĂ©sormais au moins deux niveaux. L’architecture en Ă©tait soignĂ©e: stucs peints aux murs, sols en mosaĂŻques; puits et citernes assuraient l’approvisionnement en eau. L’incendie de 146 dĂ©truisit ce quartier. Lorsque les Romains reconstruisirent la ville, ils reprirent le mĂȘme schĂ©ma d’orientation urbanistique. Un sondage stratigraphique profond opĂ©rĂ© sur l’axe du Decumanus Maximus dans la plaine littorale, au pied de la colline de Byrsa, a permis d’obtenir une sĂ©quence chronologique des diffĂ©rentes occupations urbaines de la ville.

Au plus profond du sondage, Ă  8 mĂštres au-dessous du niveau actuel, on a distinguĂ© plusieurs couches de sol en terre battue, datĂ©es Ă  partir de la premiĂšre moitiĂ© du VIIIe siĂšcle grĂące Ă  des fragments de cĂ©ramique d’importation grecque, phĂ©nicienne, chypriote et ibĂ©rique, ainsi que de la cĂ©ramique locale.

Au-dessous des couches archaĂŻques Ă©tait Ă©difiĂ© un grand temple que l’on a pu identifier grĂące aux Ă©lĂ©ments architecturaux retrouvĂ©s. Une grande quantitĂ© de sceaux sigillĂ©s qui fermaient les rouleaux de papyrus permet d’affirmer l’existence d’archives qui ont brĂ»lĂ©.

Le temple serait consacré à Baal Hamon Jeune, assimilé au dieu égyptien Horus Harpocrate, dans lequel les Romains reconnaissaient Apollon.

AprĂšs la destruction de la ville punique, une grande basilique civile aurait Ă©tĂ© Ă©levĂ©e, et l’on sait par les textes anciens qu’un tel monument donnait sur le forum de la ville basse, qui aurait succĂ©dĂ© Ă  l’agora punique.

Un autre tĂ©moignage important de la Carthage punique est le «tophet», sanctuaire de Tanit et de Baal Hamon. On sait par diverses sources antiques que les Carthaginois pratiquaient des sacrifices de jeunes enfants en l’honneur de divinitĂ©s tutĂ©laires de la ville. C’est par hasard que ce lieu consacrĂ© a Ă©tĂ© dĂ©couvert, en 1920, Ă  proximitĂ© du port marchand. Plusieurs milliers de stĂšles votives surmontant des urnes qui contenaient les restes des sacrifiĂ©s ont Ă©tĂ© recueillies par les fouilleurs. Comme elles se sont superposĂ©es au cours du temps, on a pris l’habitude de les rĂ©partir en trois grandes pĂ©riodes: la plus ancienne, au niveau le plus bas, allant de 715 Ă  600, puis la deuxiĂšme de 600 Ă  300, enfin la derniĂšre de 350 Ă  146. C’est lĂ  qu’a Ă©tĂ© dĂ©couvert le dĂ©pĂŽt le plus ancien recueilli Ă  Carthage: constituĂ© de cĂ©ramiques d’importation chypriote et orientale, il remonte Ă  725 avant J.-C. La dĂ©couverte du tophet dĂ©montre la persistance des sacrifices humains durant toute l’époque punique, mĂȘme si l’on y substitua parfois des animaux. La fouille menĂ©e par une Ă©quipe amĂ©ricaine dans un secteur du tophet a confirmĂ© les observations faites auparavant.

Sur la pente méridionale de Byrsa, on a découvert une nécropole trÚs ancienne remontant à la fin du VIIIe et au début du VIIe siÚcle. Ce sont les poteries importées constituant le mobilier funéraire qui permettent de dater les tombes: en particulier les «kotyles», gobelets à boire à paroi trÚs fine et décorée, produits à Corinthe et diffusés sur le pourtour de la Méditerranée.

De fait, c’est paradoxalement par les nĂ©cropoles que la Carthage punique a survĂ©cu et a Ă©tĂ© redĂ©couverte: dĂšs la fin du XIXe siĂšcle, les fouilles de Gauckler et surtout celles de Delattre ont rĂ©vĂ©lĂ© la multitude des tombes, caveaux et fosses Ă©talĂ©s sur les versants des collines de Borj JĂ©did et de l’OdĂ©on ainsi qu’à Byrsa. Ces tombeaux ont fourni une quantitĂ© innombrable d’objets hĂ©tĂ©roclites ayant constituĂ© le mobilier funĂ©raire: en dehors des stĂšles et des sarcophages, ce sont des milliers de vases en terre cuite, de lampes, accompagnĂ©s d’amulettes, de bijoux parmi lesquels figurent des piĂšces d’importation que l’on peut dater. Les fouilles de Delattre, qui se sont Ă©tendues sur plusieurs annĂ©es, ont rempli le musĂ©e de Carthage, sans que toutes les prĂ©cautions scientifiques aient Ă©tĂ© prises. Le mĂ©rite d’HĂ©lĂšne BĂ©nichou-Safar est d’avoir repris l’ensemble de la question et d’en avoir prĂ©sentĂ© une Ă©tude complĂšte: la carte qu’elle a Ă©tablie permet de se faire une idĂ©e de l’extension et de la chronologie de la ville des morts.

Sans ĂȘtre exhaustives, les fouilles et les recherches effectuĂ©es depuis 1973 ont beaucoup contribuĂ© Ă  faire connaĂźtre l’histoire de Carthage: la mise au jour des vestiges architecturaux, l’accumulation des niveaux d’occupation ou de destruction qui se sont succĂ©dĂ© sur le site permettent d’en Ă©baucher une histoire archĂ©ologique Ă  partir de l’époque archaĂŻque, mĂȘme lorsque ces niveaux se ramĂšnent Ă  quelques horizons entassĂ©s ou Ă  quelques indices de murs Ă©vanescents. Leur datation est d’un apport considĂ©rable. La pratique du terrain rĂ©vĂšle aussi la fragilitĂ© de la construction punique constituĂ©e de grands blocs superposĂ©s encadrant des assises rĂ©guliĂšres de moellons, sans liant autre que la terre ou la glaise; ces murs se dĂ©litent facilement une fois abandonnĂ©s. De mĂȘme, l’analyse de certains documents jusque-lĂ  nĂ©gligĂ©s a permis de saisir ou de percevoir des phĂ©nomĂšnes Ă©conomiques nouveaux: en particulier la cĂ©ramique d’importation grecque dont la prĂ©sence frĂ©quente dans les endroits fouillĂ©s rĂ©vĂšle des Ă©changes commerciaux assez soutenus, mĂȘme durant les pĂ©riodes d’hostilitĂ©s.

La capitale de l’Afrique proconsulaire

À l’époque romaine, Carthage est la capitale de l’Afrique proconsulaire. La nouvelle ville s’élĂšve sur le mĂȘme emplacement que la mĂ©tropole punique, au-dessus des vestiges dĂ©truits un siĂšcle auparavant. D’emblĂ©e, le pouvoir impĂ©rial la voudra majestueuse. Le plan cadastral ayant pour centre la colline de Byrsa en est la preuve: le croisement du Decumanus Maximus avec le Kardo Maximus dĂ©termine un rĂ©seau de rues et d’avenues secondaires enserrant des Ăźlots rectangulaires couvrant l’ensemble de la citĂ©. C’est Ă  l’intĂ©rieur de ces insulae , ou Ăźlots, que prendront place les monuments publics et privĂ©s. Seuls les noyaux en bĂ©ton des structures ou des voĂ»tes ont subsistĂ© pour les grands monuments. Des maisons, ce sont en gĂ©nĂ©ral les citernes indestructibles et les pavements de mosaĂŻques inutilisables qui ont survĂ©cu. Des grands temples et de leurs annexes, de mĂȘme que des basiliques immenses, rien apparemment n’a subsistĂ©! Leurs structures architecturales spĂ©cifiques ainsi que la qualitĂ© de leur matĂ©riau sont responsables de leur quasi-disparition: colonnes, corniches et charpentes de pierre, de marbre et de bois ont Ă©tĂ© bien Ă©videmment exploitĂ©es et rĂ©cupĂ©rĂ©es avec profit. Ainsi, l’emplacement du forum de Carthage est restĂ© ignorĂ© jusqu’aux fouilles rĂ©centes: le dĂ©cor architectonique, les murs en grand appareil et les grosses dalles de pavement ont totalement disparu. On sait aujourd’hui que le cƓur de la citĂ© s’élevait au sommet de la colline de Byrsa: vaste programme de construction commencĂ© sous Auguste, agrandi par Antonin le Pieux en 155-156 et achevĂ© par Marc AurĂšle, ce qui fit de cette rĂ©alisation l’une des plus grandioses de l’empire. Il suffit d’évoquer la grandeur de la basilique judiciaire, longue de 84 mĂštres, large de 44 mĂštres, qui fermait du cĂŽtĂ© est l’esplanade du forum (elle n’offre plus aujourd’hui qu’un vaste terre-plein dans le jardin du musĂ©e).

En bas, sur la cĂŽte, dans l’ülot situĂ© au milieu du bassin du port circulaire, une autre place, circulaire, elle aussi entourĂ©e d’un double portique, l’un tournĂ© Ă  l’intĂ©rieur, l’autre tournĂ© Ă  l’extĂ©rieur sur les quais, Ă©tait le centre portuaire. On date l’amĂ©nagement de cette place et des portiques, ainsi que le rĂ©amĂ©nagement du bassin, du rĂšgne de l’empereur Commode qui avait crĂ©Ă© la Classis Commodiana en 186, confirmant ainsi le rĂŽle Ă©minent du port de Carthage.

Ce sont là les deux principaux apports de la Campagne internationale de fouilles de Carthage pour la période romaine. Une autre découverte a trait à la période tardive.

Les envahisseurs successifs

Cadastrée, Carthage fut pendant longtemps une ville ouverte à la fois sur la mer par son port et sur son arriÚre-pays par les nombreuses routes qui y convergeaient.

Ce n’est qu’au dĂ©but du Ve siĂšcle que, sentant venir le danger barbare, elle se prĂ©munit contre l’arrivĂ©e des envahisseurs en construisant Ă  la hĂąte une muraille prĂ©cĂ©dĂ©e d’un fossĂ© qui fait le tour de l’agglomĂ©ration.

Cette enceinte n’empĂȘchera pas l’entrĂ©e des Vandales et leur installation dans la ville. De mĂȘme qu’elle n’empĂȘchera pas leur expulsion un siĂšcle plus tard lors de la reconquĂȘte byzantine, ni la prise de la ville par les Arabes et son dĂ©mantĂšlement en 698. Une muraille vaut ce que valent les hommes qui la dĂ©fendent: celle de Carthage a donc disparu, dĂ©mantelĂ©e piĂšce par piĂšce par le pillage et l’exploitation de ses matĂ©riaux, mais les archĂ©ologues ont retrouvĂ© certaines traces de ses fondations: H. Hurst dans un grand sondage au sud de SalambĂŽ, Carandini et Wells le long de l’escarpement qui limite le quartier de l’OdĂ©on.

AprĂšs un bref essor, marquĂ© par la volontĂ© de Byzance de conforter sa province reconquise, Carthage ne tarde pas Ă  entrer en dĂ©cadence. DĂ©laissĂ©e par le pouvoir central prĂ©occupĂ© par sa propre survie, abandonnĂ©e progressivement par sa population dont l’aristocratie Ă©migre, Carthage, affaiblie et dĂ©peuplĂ©e, va ĂȘtre prise en 698 par le conquĂ©rant arabe Hassan Ibn NĂŽoman qui l’abandonnera au profit de Tunis. DĂ©sormais, l’antique Carthage va servir de carriĂšre pour la nouvelle capitale de cette province de l’empire arabo-musulman naissant.

Perspectives d’avenir

Le dĂ©veloppement Ă©conomique introduit par le protectorat français et l’accroissement dĂ©mographique qui s’ensuivit avaient dĂ©clenchĂ© l’expansion urbaine. C’est alors que cette zone de Carthage, jusque-lĂ  pĂ©riphĂ©rique, se rapprocha de la nouvelle capitale, Tunis, et entra dans sa zone d’attraction. Le cardinal Lavigerie avait pris possession de toutes les hauteurs du site pour y Ă©difier des monuments et des centres religieux. Visionnaire, il avait projetĂ© de refonder la nouvelle capitale catholique du rĂ©cent protectorat Ă  l’emplacement de l’antique mĂ©tropole africaine, punique, romaine et chrĂ©tienne. L’érection d’une immense cathĂ©drale ainsi que d’un grand sĂ©minaire au sommet de Byrsa, haut lieu et centre gĂ©omĂ©trique de la presqu’üle, devait ĂȘtre le cƓur de cette rĂ©surrection. L’histoire en dĂ©cida autrement. La nouvelle ville de Tunis s’étant Ă©tablie au voisinage de la mĂ©dina, le site de Carthage fut Ă©pargnĂ©. Mais la progression urbanistique constante de Tunis tout au long de ce siĂšcle a fini par atteindre Carthage: elle n’est plus aujourd’hui qu’une des dix-neuf communes satellites d’une vaste banlieue et soumise Ă  l’attraction et Ă  la loi de Tunis. La confrontation entre la poussĂ©e urbaine et l’archĂ©ologie n’a donc pas Ă©tĂ© de tout repos. C’est au prix de nombreux faits accomplis et de dures concessions Ă  la construction que l’on a pu constituer une zone archĂ©ologique non aedificandi : cette rĂ©serve doit constituer le futur parc archĂ©ologique de Carthage. Le site de Carthage figure depuis 1979 sur la liste du Patrimoine mondial Ă©tablie par l’U.N.E.S.C.O. AprĂšs avoir fait l’objet d’une grande campagne internationale, il est dĂ©sormais protĂ©gĂ© de façon draconienne par la loi de classement nationale du 7 octobre 1985.

4. Carthage chrétienne

Pour cerner la Carthage chrĂ©tienne, on se heurte d’abord Ă  un problĂšme chronologique puis Ă  un problĂšme topographique. Il faudrait aussi dĂ©limiter le domaine des schismes; principalement celui du donatisme et celui des hĂ©rĂ©sies, plus particuliĂšrement aux Ve et VIe siĂšcles celui de l’arianisme.

ProblĂšme chronologique

On sait que le christianisme n’apparaĂźt pas en Afrique avant la fin du IIe siĂšcle. Soudain, en 180, sont condamnĂ©es Ă  Carthage douze personnes originaires d’une petite ville encore inconnue: ce sont les martyrs scillitains. L’histoire de la Carthage chrĂ©tienne commence donc pour nous lors de la persĂ©cution de Commode. À ce moment, seuls les textes permettent de l’apprĂ©hender. Les lettres et les livres des PĂšres de l’Église: Tertullien, saint Cyprien, les canons des premiers conciles, les actes des martyrs et les calendriers martyrologiques dĂ©crivent les difficultĂ©s d’existence, les peines et les joies de ces premiers chrĂ©tiens. La passion des saintes PerpĂ©tue et FĂ©licitĂ© en 203, victimes de la persĂ©cution de Septime SĂ©vĂšre, les actes proconsulaires du martyre de saint Cyprien, Ă©vĂȘque de Carthage en 258 sous ValĂ©rien, rĂ©vĂšlent le courage de ces premiers martyrs. L’archĂ©ologie n’offre pas de possibilitĂ©s de vĂ©rifier sur le terrain la prĂ©sence de la communautĂ©.

Les premiers cimetiÚres chrétiens évidents sont du IVe siÚcle. Ceux qui étaient envahis au début du IIIe siÚcle par les païens aux cris de areae non sint étaient connus des contemporains, mais ne devaient pas se différencier des cimetiÚres païens.

Les monuments du culte ne fleurissent qu’à la fin du IVe et au dĂ©but du Ve siĂšcle aprĂšs la reconnaissance de l’Église par l’empereur en 313 et la mise hors la loi des autres formes de culte en 392 par ThĂ©odose. AntĂ©rieurement, les chrĂ©tiens ne se distinguent pas dans la vie du peuple de Carthage car ils cĂ©lĂ©braient leur culte dans des maisons privĂ©es appartenant Ă  des chrĂ©tiens aisĂ©s.

L’organisation de ce premier christianisme carthaginois s’est rĂ©alisĂ©e grĂące Ă  l’impulsion de Rome, mais il prit naissance dans les milieux juifs des ports et du commerce. Nous savons maintenant par les fouilles de la Campagne internationale rĂ©alisĂ©es Ă  Carthage de 1972 Ă  1985 que la fin du IIe siĂšcle est bien le moment du dĂ©veloppement de la grande urbanisation de Carthage; dĂšs cette Ă©poque, le christianisme acquiert une existence qui, bien qu’encore invisible dans son emprise monumentale, n’en est pas moins rĂ©elle.

ProblĂšme topographique

Les fouilles internationales et les derniĂšres recherches ont apportĂ© une connaissance approfondie de la Carthage chrĂ©tienne. Dans les textes anciens, vingt-trois rĂ©fĂ©rences Ă  des basiliques ont Ă©tĂ© recensĂ©es. Le nombre des basiliques cypriennes pose problĂšme (mensa, memoria et/ou lieu de dĂ©position). Les autres basiliques Ă©voquĂ©es sont: Basilica ad majores ou majorum , Basilica novarum , basilique de Faustus, Basilica Restituta , Basilica Honoriana , basilique de la deuxiĂšme rĂ©gion, Basilica Theoprepia , Basilica Celerinae vel Scillitanorum , Basilica Sancti Petri de la troisiĂšme rĂ©gion, Basilica Gratiani , Basilica Theodosiana , basilique des Tertullianistes, basilique de Saint-AgilĂ©e, basilique de Sainte-Prime, basilique de Saint-Julien (avec son martyrium ), basilique de Saint-Paul de la sixiĂšme rĂ©gion, basilique prĂšs de l’agora , basilique de la Theotokos, qui est sans doute la mĂȘme que celle qui est consacrĂ©e Ă  sainte Marie par les Ariens. On peut y ajouter la basilique installĂ©e par l’évĂȘque Aurelius dans l’ancien temple de Caelestis et la basilique des Tricilles. Par contre, la localisation Ă  Carthage de la basilique de Thrasamund est incertaine. Dans les thermes de Gargilius s’était tenue la confĂ©rence de 411, qui mit fin officiellement au schisme donatiste.

Les recherches ont permis de supposer avec vraisemblance la coĂŻncidence de la basilique dite de CĂ©lerine et de celle des Scillitains, et on pense que la basilique cathĂ©drale a de fortes chances d’ĂȘtre un des Ă©difices religieux dĂ©couverts prĂšs des ports entre les cardines IX et X est; on espĂšre trouver d’autres Ă©quivalences.

Deux baptistĂšres et trois monastĂšres Ă©taient signalĂ©s par les textes: celui de Saint-Étienne qui Ă©tait un couvent de femmes, celui de Bigua (couvent d’hommes) et le Mandracium, monastĂšre fortifiĂ© de l’époque byzantine. Ces trois ensembles ont Ă©tĂ© repĂ©rĂ©s sur le terrain. De plus, un grand bĂątiment conventuel jouxtait la basilique de Damous el Karita. Les baptistĂšres dĂ©couverts sont, eux, plus nombreux: deux l’ont Ă©tĂ© Ă  l’extĂ©rieur de la ville – l’un Ă  Damous el Karita, l’autre Ă  Bir Ftouha – et quatre Ă  l’intĂ©rieur des murs de la ville – Ă  Sayda, Ă  Dermech I et deux dans la plaine basse anciennement appelĂ©e Carthagenna. Cela indique bien qu’il ne faut pas lier baptistĂšre et cathĂ©drale.

Carthage peut prĂ©senter plusieurs baptistĂšres appartenant aux diffĂ©rents schismes et hĂ©rĂ©sies, et il faudrait distinguer pour chaque monument l’époque de sa construction; ce qui n’a pas toujours Ă©tĂ© fait lors des fouilles de la fin du XIXe siĂšcle et du dĂ©but du XXe siĂšcle. De plus, il y avait Ă  Carthage, depuis la fin du IVe siĂšcle au moins, une division de la ville en rĂ©gions ecclĂ©siastiques, active surtout Ă  la pĂ©riode byzantine. Six sont actuellement connues, l’hypothĂšse de sept rĂ©gions a Ă©tĂ© faite en considĂ©rant que l’imitation de l’organisation romaine ne pouvait ĂȘtre que strictement fidĂšle.

Ces divisions par rĂ©gions servaient de base pour la gestion financiĂšre des biens de l’Église et l’organisation des services de charitĂ© et de bienfaisance envers les plus pauvres des fidĂšles: veuves, orphelins, vieillards et voyageurs. Chaque rĂ©gion devait avoir son Ă©glise et peut-ĂȘtre son baptistĂšre; il semble que l’on puisse aussi envisager un lien organique entre les Ă©glises rĂ©gionales intra muros et les Ă©glises cimetĂ©riales avec leurs areae extra muros .

Les fouilles anciennes qui ont dĂ©butĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle et la Campagne de fouilles internationale (1972-1985) ont rĂ©vĂ©lĂ© sur le terrain les empreintes de la Carthage chrĂ©tienne oĂč vĂ©curent l’évĂȘque AurĂ©lius et son ami Augustin, Ă©vĂȘque d’Hippone de 396 Ă  430.

La ville basse

Nous Ă©numĂ©rerons briĂšvement les dĂ©couvertes faites dans la ville basse, dans la ville haute puis dans les faubourgs. Presque symĂ©triques au decumanus II sud, deux ensembles. Le plus mĂ©ridional a Ă©tĂ© entiĂšrement mis au jour, l’état du IVe siĂšcle prĂ©sente une salle rectangulaire Ă  trois nefs. À l’époque byzantine, une grande basilique Ă  cinq nefs Ă©tait flanquĂ©e au sud-ouest d’un imposant baptistĂšre. Au nord, seul le baptistĂšre a Ă©tĂ© jusqu’ici exhumĂ©.

La basilique dite de Dermech III situĂ©e sur l’esplanade Ă  l’ouest des thermes d’Antonin a Ă©tĂ© fouillĂ©e en 1953.

Une basilique fouillĂ©e en 1899 a Ă©tĂ© dĂšs ce moment rayĂ©e du paysage en raison sans doute de son Ă©tat de dĂ©labrement. Elle pourrait ĂȘtre identifiĂ©e comme la basilique de CĂ©lerine ou des Scillitains. Elle aurait Ă©tĂ© reconstruite Ă  la pĂ©riode byzantine de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, ce serait celle que l’on nomme basilique de Dermech I, basilique Ă  cinq nefs avec un baptistĂšre Ă  cuve hexagonale, une chapelle et des locaux annexes. Au sud-est de celle-ci, la basilique de Dermech II Ă  trois nefs a Ă©tĂ© identifiĂ©e.

En montant la pente de la colline de Borj Jedid, de part et d’autre de la route moderne menant de La Goulette Ă  Sidi bou SaĂŻd, Ă  l’est, la propriĂ©tĂ© identifiĂ©e comme le monastĂšre de Saint-Étienne a disparu sous les villas modernes et l’élargissement de la route; Ă  l’ouest, la villa de Tellus, transformĂ©e au Ve siĂšcle en maison communautaire dite monastĂšre de Bigua.

Sur la colline de Sayda, deux chapelles funĂ©raires d’époque byzantine, celle d’AstĂ©rius et celle de l’arcarius Redemptus, font sans doute partie d’un ensemble religieux implantĂ© en ce lieu bien avant, puisque un baptistĂšre souterrain semble pouvoir ĂȘtre datĂ© du Ve siĂšcle et qu’il devait ĂȘtre reliĂ© Ă  des salles en surface qui ont complĂštement disparu lors de la construction du lycĂ©e de Carthage.

La ville haute

Sur Byrsa, une basilique byzantine avec annexes fortifiĂ©es s’est implantĂ©e sur l’espace prĂ©alablement occupĂ© par la basilique judiciaire du IIe siĂšcle. Une chapelle souterraine est connue sur le flanc sud-est de Byrsa.

Une chapelle a aussi été repérée sur le flanc sud-est de la colline de Junon.

Sur la colline de l’OdĂ©on, une basilique non encore fouillĂ©e est contiguĂ« Ă  un monument circulaire, Ă  deux couronnes dodĂ©cagonales concentriques, sans doute un martyrium , encore non identifiĂ©.

Les faubourgs

À Bir el Knissia, «le puits de l’église», une Ă©glise cimetĂ©riale Ă  trois nefs a Ă©tĂ© fouillĂ©e en 1883 et en 1922, puis de nouveau en 1990. Sa situation prĂšs des ports pourrait la faire identifier comme la basilique de Saint-AgilĂ©e.

À Bir Ftouha, une basilique et un baptistùre semblent correspondre à l’ensemble martyrologique bñti sur le lieu du martyre de saint Cyprien.

La basilique à sept nefs située au lieu-dit Mcidfa a été identifiée comme la Basilica majorum , lieu de sépulture des saintes Perpétue et Félicité et de leurs compagnons.

La basilique Ă  sept nefs dite de Saint-Cyprien au lieu-dit anciennement «les Larmes de sainte Monique» serait l’église de la memoria du martyr-Ă©vĂȘque de Carthage, mort en 258.

La grande basilique Ă  onze nefs de Damous el Karita, avec baptistĂšre et ensemble conventuel, rotonde souterraine entourĂ©e de seize colonnes de granit surmontĂ©es de protomĂ©es de bĂ©liers et d’aigles, accolĂ©e Ă  un autre Ă©difice cultuel, pourrait correspondre Ă  la Basilica Fausti , une des plus vastes basiliques de Carthage extra-muros, oĂč l’évĂȘque Deogratias vers les annĂ©es 454 accueillit les rĂ©fugiĂ©s de Rome et tous les malheureux dĂ©placĂ©s par la fureur arienne.

L’adĂ©quation des basiliques connues par les textes et de celles qui ont Ă©tĂ© mises au jour a Ă©tĂ© rarement possible. Mais les recherches ont Ă©tĂ© fructueuses, apportant parfois des certitudes ou confirmant des hypothĂšses.

Le hasard de trouvailles fortuites peut aussi apporter de nouvelles informations.

Le schisme donatiste, qui est nĂ© d’une diffĂ©rence de comportement en face des persĂ©cuteurs, perturbe la vie de l’Église de 312 Ă  411, date de sa condamnation officielle, mais sur le terrain rien n’a encore permis de le remarquer.

La reconnaissance des basiliques strictement ariennes devrait pouvoir se faire par la datation des monuments. À l’époque vandale, en effet, les Vandales ariens ont fermĂ© la plupart des centres religieux catholiques qui sont demeurĂ©s dĂ©saffectĂ©s ou furent dĂ©truits. En 454, la basilique de Faustus et celle des novarum sont rouvertes. En 475, GensĂ©ric autorise la rĂ©ouverture des Ă©glises du fait de la paix avec l’empereur byzantin ZĂ©non; elles sont refermĂ©es en 477 par HunĂ©ric. En 484, Gunthamund fait cesser la persĂ©cution et autorise la rĂ©ouverture de la basilique de Saint-AgilĂ©e. Les Ă©glises rouvertes en 491 furent fermĂ©es en 497 par Thrasamund. Le roi HildĂ©ric fit rouvrir les Ă©glises qui ne connurent plus qu’une pĂ©riode sombre: celle du rĂšgne de GĂ©limer (530-533) qui dĂ©clencha la conquĂȘte byzantine.

La disparition de la Carthage chrĂ©tienne ne s’est pas accomplie subitement. Les fouilles rendent perceptible le dĂ©sintĂ©rĂȘt du pouvoir central de Constantinople pour cette ville. DĂšs le milieu du VIIe siĂšcle, la ville s’est rĂ©trĂ©cie, resserrĂ©e sur son centre; la plupart des Ă©difices religieux Ă©taient alors en ruine. En 698, lors de la conquĂȘte de Carthage par les musulmans, le dĂ©labrement de la citĂ© est dĂ©finitif, mais nous savons que jusqu’en 1073 un Ă©vĂȘque est prĂ©sent Ă  Carthage, dans les ruines de laquelle de simples maraĂźchers continuaient Ă  vivre.

Carthage
(en phénicien Qart Hadasht, "ville neuve") v. de Tunisie, aux environs de Tunis; 7 150 hab.
— PrĂ©lature cathol.; cath. (1890) de style byzantino-mauresque.
— Site de la v. anc. du m. nom. Nombreuses ruines de l'Ă©poque romaine (amphithĂ©Ăątre, odĂ©on, thermes, aqueduc, nĂ©cropole du IIe s., etc.).
— JournĂ©es cinĂ©matographiques de Carthage: festival annuel du cinĂ©ma africain crĂ©Ă© en 1966.
— FondĂ©e v. 814-813 av. J.-C. par des PhĂ©niciens de Tyr, conduits, selon la lĂ©gende, par leur reine Didon, Carthage fut une grande puissance commerciale et maritime, gouvernĂ©e par une oligarchie financiĂšre et marchande; elle lutta, surtout contre Rome, pour l'hĂ©gĂ©monie en MĂ©diterranĂ©e occid. (possession de la Sicile); ce furent les guerres puniques (264-146 av. J.-C.). MalgrĂ© Hannibal, elle fut vaincue, puis dĂ©truite totalement par Scipion Ă©milien, Ă  l'issue de la troisiĂšme guerre punique (146 av. J.-C.). Colonie romaine, d'abord rebĂątie en 122 av. J.-C. (Colonia Junonia) puis par CĂ©sar, en 44 av. J.-C. (Colonia Julia), elle s'ouvrit Ă  la pĂ©nĂ©tration du christianisme et redevint prospĂšre. RavagĂ©e en 439 par les Vandales, annexĂ©e Ă  l'Empire byzantin par BĂ©lisaire (534), elle connut son dĂ©clin dĂ©finitif aprĂšs la conquĂȘte arabe de 698.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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